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26 février 2016

A le Recherche de Jane Eyre - Partie 4 -

Le bureau de Monsieur Rochester était au bout de l'escalier.

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Je me présentais devant lui vêtue la même robe sobre, prêtée par Madame Fairfax. Une robe "convenable" avec un bustier de dentelle blanche bien serré au col et aux manches et une longue jupe en velours mauve foncé qui avait appartenu à une de ses nièces trop tôt disparue.

Monsieur Rochester portait une longue redingote noire sur laquelle ressortait une belle cravate de soie bleue-nuit nouée avec élégance, il m'attendait bien calé dans son fauteuil de velours sombre. Je lui trouvais juste les traits tirés et contrariés.

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"- Voilà donc, ma jeune inconnue." commença-t'il par m'accueillir d'une voix posée et basse alors que j'avançais à petit pas vers lui.

"- Je croyais que vous aviez décidé de nous quitter... depuis tout ce temps. Non ?" 

Il marqua une pause tandis que je choisissais de m'arrêter à plus d'un mètre de lui et de rester silencieuse.

"- Madame Fairfax m'a dit que vous avez accepté d'être l'institutrice de ma fille Adèle. Voilà une surprise bien étrange..." continuait-il d'une voix piquante. 

Il avait même une moue dubitative et les yeux plissés comme si il n'en croyait pas un mot.

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Il brisa le silence après m'avoir juchée des pieds à la tête, méfiant, le regard toujours interrogateur devant mon mutisme.

"- Présentez-vous et annoncez-moi ce à quoi je suis sensé avoir dit Oui en vous acceptant sous mon toit." dit-il d'un ton soudain péremptoire.

Je restais un moment saisie par le scepticisme du ton puis je me décidais enfin à lui répondre :

"- Je suis Mademoiselle Prince, Elisabeth Prince, et vous m'employez depuis deux mois maintenant pour être la préceptrice de votre fille, Monsieur." dis-je le plus simplement possible.

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Il tempêta en me faisant sursauter :

"- En voilà une belle affaire !"

Il bougonnait :

"- Et qui a décidé de cela ? Madame Fairfax, forcément !"

J'étais estomaqué par sa réaction lui, qui semblait toujours apprécier les choix de Madame Fairfax. Pourquoi pas celui-là ? Son hostilité à mon égard me fit frisonner malgré moi.

"- Revenons aux tâches pour laquelle vous avez été employées, Mademoiselle." dit-il d'un ton sec et de nouveau distant. 

"- Parlez-moi de l'enseignement que vous prodiguez à ma fille afin que je juge si vous êtes la personne qualifiée pour Adèle. Madame Fairfax m'a laissé entendre qu'elle apprenait le Français avec vous. C'est exact ?"

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"- Oui, Monsieur, c'est exact."

J'essayais tant bien que mal de ne pas me laisser intimider par son ton autoritaire.

"C'est bien." dit-il d'un ton dégagé. "La mère d'Adèle était française et je ne vois aucun mal à ce qu'elle apprenne sa langue maternelle."

J'avais à peine pris une respiration de soulagement qu'il continuait caustique :

"- Néanmoins, je n'approuve pas les manières françaises..." s'empressa-t'il d'ajouter, mordant.

"- Je les trouve pour ma part subversives. Et je ne souhaite pas qu'Adèle soit éduquée sur ce modèle. Est-ce clair ?"

Il m'affronta du regard comme si il s'attendait à ce que je réplique mais de nouveau ma bouche resta scellée et je gardais la tête basse.

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"- Avez-vous des références ?" continua-t'il soudain.

"- Ma mère est française, Monsieur." dis-je en bravant sa réaction. 

Il me dévisagea, le visage agité par le soubresaut nerveux de sa lèvre supérieure :

"- Et vous pensez que parce que votre mère est française, vos références sont suffisantes ?" me dit-il avec une moue encore désapprobatrice.

Il se cala au fond de son fauteuil tout en dépliant les jambes et me força par son attitude désinvolte à le regarder.

"Je ne crois pas, Ma chère." osa-t'il répliquer moqueur avec un bon accent français.

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Il continuait d'un ton dégagé :

"- J'ai besoin de m'assurer que vous ferez d'Adèle une jeune fille comme il faut, c'est cela qui m'importe."

Je tentais de me redresser encore plus serrant mes mains les unes contre les autres, le menton droit et fier :

"- Je me suis appliquée à enseigner à Adèle les rudiments qui conviennent, Monsieur, la lecture, l'écriture, le calcul, j'espère pouvoir lui enseigner aussi la géographie, l'histoire et la littérature. Adèle a un réel engouement pour la France, en plus de lui apprendre cette langue, j'avais à cœur de lui faire connaître plus largement les Lettres et les Arts qui font la fierté de ce pays."

Sceptique, il se leva de son fauteuil, les mains placées derrière le dos, et le visage pensif.

Il continua d'une voix sèche, le front ridé par la contrariété.

"- Vous m'en direz tant ! Mademoiselle." continuait-il en français.

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"- Hum... Quel âge avez-vous au fait ? 20... 21 ans... ? Et vous prétendez être capable d’éduquer une fillette de 8 huit ans qui est tout juste à peine moins âgé que vous ?

Il continuait d'un ton catégorique sans même m'accorder d'attention ni attendre de réponse :

"-  Comment Madame Fairfax a t'elle bien pu penser que vous seriez qualifiée pour pour prendre en charge l'éducation de ma fille !" monologua t'il entre ses dents.

Il s'approcha de moi de toute sa taille comme pour m'impressionner. 

"- Vous semblez vous même encore avoir besoin d'une préceptrice..." lança t-il en me toisant. "Tout juste sortie des jupons de sa mère..."

Il haussa les épaules me détaillant encore de la tête au pied. Jamais homme ne m'avait humilier à ce point là en me rappelant si pesamment notre différence d'âge. Je blêmissais.

 "- Et combien me coûtez-vous par jour, Mademoiselle Prince ?" continua-t'il d'une voix sévère.

J'eus un moment le souffle coupé par cette réplique cinglante et j'en restais littéralement bouche-bée et sans réaction.

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Il continuait arrogant et théâtral :

 "- Bien sûr c'est le cadet de vos soucis, n'est-ce pas !"

Il ne me laissa pas le temps de répliquer accaparant de nouveau la conversation, bien décidé à la monopoliser par tous les moyens. Il poursuivait d'un ton cassant :

"- Combien je vous paye, Mademoiselle Prince ?" recommença-t'il à demander encore d'une voix rauque.

"- 15 livres Monsieur, pour le mois." répliquais-je la voix mal assurée.

Il eut un silence où il me regarda avec insistance.

"- Et alors. Ce n'est pas assez ?"

Il feignait soudain l’inquiétude ce qui me fit réagir malgré moi :

"- Bien sûr que si, Monsieur ! Je vous remercie. J'ai tout ce qu'il me faut ici." affirmais-je la tête basse.

"- Ah..." soupira-t'il "Je préfère çà. J'ai cru que vous cherchiez vous aussi à me ruiner."

Il me regarda amusé par sa propre plaisanterie puis il chercha mon regard.

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Il continuait d'un ton inquisiteur :

"- Madame Fairfax m'a dit que vous êtes américaine, journaliste en plus, une femme indépendante, n'est-ce pas ?" continua-t'il après une longue minute de silence.

"- Qu'est-ce qui vous retient donc, ici ? Pourquoi ne pas avoir regagné Londres immédiatement ?"

Il se tenait maintenant debout face à moi avec la même volonté de ne pas lâcher mon regard. 

Ses yeux aciers brillaient avec intensité examinant les traits de mon visage un à un comme pour y chercher les signes d'une quelconque forfaiture.

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Il accrocha mon regard malgré lui :

"- J'avais besoin d'un salaire, Monsieur. C'est pour cela que je suis restée." rétorquais-je naturellement.

"- Tiens donc ! Ce qui veut dire que dès que vous aurez suffisamment d'argent, vous nous laisserez tomber moi et Adèle !" l'entendis-je marmonner alors qu'il s'était tourné un instant pour tisonner le feu.

Je sursautais, surprise par cette réplique étrange. Je doutais même l'avoir bien entendue.

"- N'est-ce pas ?" insista-t'-il  en se plantant de nouveau vers moi.

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Prise au dépourvue, je répliquais avec franchise :

"- A vrai dire, je ne sais pas, Monsieur."

Il glissa vers moi comme un serpent sur sa proie susurrant de nouveaux mes propres mots :

"- Vous ne savez pas ?" répéta-t'il comme pour lui-même. "- Comme c'est étrange."

J'étais de plus en plus intriguée par sa façon de conduire notre entretien. 

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Me voyant de nouveau silencieuse, il poursuivit d'une voix basse :

"- Je suis surpris à vrai dire. Je pensais que vous seriez partie pour Londres ou Baltimore comme tous les jeunes gens de votre âge. Vraiment. Encore plus quand j'ai su par Madame Fairfax que vous étiez journaliste... Je n'ai véritablement pas cru que vous ne seriez pas intéressée pour demeurer ici à Thornfield et encore moins que vous envisageriez d'être la future préceptrice d'Adèle..."

 

Il me lança un long regard appuyé comme dans l'attente d'une réponse.

 

"- Je n'y avais pas songé non plus pour être franche" répondis-je enfin.

"- Cette offre d'emploi a été une aubaine pour moi. Je vous l'ai dit, j'avais besoin de m'installer quelque part, d'avoir un salaire. Ce travail me plait beaucoup et croyez bien que je veux m'y investir pleinement."

Il me scrutait encore fixement cherchant encore à savoir si je lui cachais quelque chose, je me décidais de continuer à parler pour le convaincre :

"- J'aime l'atmosphère de Thornfield, sa sérénité. Je sais que je ne trouverais pas cela à Londres ni à Baltimore d'ailleurs et, j'ai besoin de cela pour me sentir bien et pour écrire."

Il me fixait intrigué puis eut un moment de profonde réflexion avant de répliquer :

"- Ah bon  ! Vous sentir bien  ? Pour écrire ! Et qu'écrivez-vous donc ! Des articles ? Les journaux sont des ramassis de bêtises qui ne servent qu'à monter les gens les uns contre les autres."

Je tempérais la discussion en usant d'un ton plus doux :

"- C'est une façon de voir les choses Monsieur. Mais peut-être servent-ils seulement à mettre en lumière les conditions différentes des gens entre eux. Et c'est utile de ne pas les ignorer à mon humble avis."

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 "- Tiens donc ! Vous avez même une opinion à ce sujet. La condition humaine ! Je ne crois pas qu'en Amérique les gens soient mieux traités qu'ailleurs, pourquoi venir ici pour le dire ?"

"Ce n'est pas dans mon intention de créer des polémiques, Monsieur, mais seulement de mettre en évidence des différences sur lesquelles nous pouvons réfléchir..."

"Des différences ! Quelles différences ? Que souhaitez-vous donc revendiquer, Mademoiselle Prince !"

Il me regardait le regard accusateur mais paradoxalement attentif :

"- Il y a tant de choses à dire, Monsieur. Il suffit de regarder. Les riches, les pauvres, les femmes, les hommes, la société dans laquelle nous vivons... Vous-même semblez avoir des idées bien arrêtées sur ce sujet...."

"- Qu'en savez-vous donc, petite insolente !" gronda-t'il d'une voix faussement fâché.

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"- Je n'ai pas distribué les rôles comme vous semblez m'en faire le procès. La nature s'impose d'elle-même : les femmes au foyer et les hommes au labeur. C'est vieux comme le monde ! Et je n'y suis pour rien ! Le reste est une question de naissance, pourquoi discuter ?"

Il leva les épaules et continua curieux :

"- Parce que j'ai mis en cause votre capacité à pouvoir enseigner, vous pensez que je n'autorise pas une femme à avoir de l'ambition ? Que je ne suis pas capable d'empathie vis à vis de mes compatriotes ?"

Je souriais malgré moi :

"- Je crois bien que oui, Monsieur."

Il sembla soufflé par mon insolence mais me laissa poursuivre soudain intéressé par la suite de mon raisonnement.

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"- Vous accordez à mon âge, une forme d'immaturité que vous ne m'auriez pas donné si j'avais été un garçon. Vous pensez que je serais incapable d'enseigner parce que vous doutez de ma bonne moralité, et cela depuis que vous m'avez trouvé au beau milieu des bois. N'est-ce pas ?" 

Il fut surpris par mon discernement mais ne me contredis pas.

"- Peut-être. Et alors ?"

"- Vous avez donc des préjugés ! lui dis-je seulement. Je peux vous assurer que mes vingt-quatre ans me rendent tout-à-fait apte à prendre en charge l'éducation d'Adèle et bien que nous nous sommes rencontrés dans des circonstances peu avantageuses pour moi, ma réputation est sans tâche."

Il semblait se raidir, percé à jour. Ses yeux croisèrent de nouveau les miens. Je soutenais son regard :

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"- Deux mois n'ont-ils pas suffit à vous donner la preuve de ma totale bonne foi ?" continuais-je.

De nouveau, il me fixa longuement surpris par mon discernement mais encore incapable de m'offrir sa confiance.

"- C'est possible mais les nouvelles ne vont pas si vite que çà..." ajouta t'il un peu las.

Je me raidissais abattue par sa méfiance. Il parut s'en rendre compte.

"- Je suis désolé, Mademoiselle Prince mais mon passé ne m'a pas vraiment encouragé à faire confiance aux femmes. Ne vous sentez pas coupable, c'est juste un fait. Rien de personnel."

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Il avait pour la première fois détourné le regard, conscient qu'il était à l'origine de cette suspicion qu'il avait à mon encontre.

J'avais tout à loisir de contempler son regard gris maintenant perdu dans le vague, son visage décomposé, sa mâchoire serrée, son sourire figé, son corps tout raidi comme une statue de marbre, visiblement prisonnier de démons invisibles. 

"- C'est simplement une question de survie..." marmonna-t'il seulement brisant le silence.

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Il fit volte face apparemment bouleversé.

Maintenant il avait la tête basse comme si il était las du nombre de ses années ; même sa haute stature était voûtée à l'image du poids qu'il semblait avoir sur les épaules.

Je fixais l'unique mèche de ses cheveux noirs qui avait glissé vers l'avant. Il ne prenait plus soin de la rabattre en arrière.

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Il dût sentir que je le fixais car il détourna légèrement la tête vers moi. Il avait un petit rictus sur les lèvres et le regard vide, perdu. Son air tragique me paralysa.

Son passé semblait le rattraper et l'écraser de plus en plus. Il avait la mine assombrie et le cœur chaviré par une tempête intérieure qui semblait vouloir se déchaîner. 

"- Souhaitez-vous que je vous laisse seul, Monsieur ?" demandais-je d'une voix mal assurée.

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"- Non." répondit-il seulement d'une voix basse.

J'étais intriguée par ses yeux tourmentés et cette flamme étrange qui y dansait, j'avais presque envie d'entendre son histoire, entendre les causes du malheur qui emprisonnait cet homme, l'empêchant d'offrir spontanément sa confiance mais il n'en fut rien.

Il n'avait pas décidé d'en dire plus. Son regard s'était assombri et toute fragilité avait maintenant disparu de son regard, seule sa voix basse et quasi inaudible témoignait encore de son émotion.

"- Si vous quittez cette pièce de votre propre chef, vous me manquerez ouvertement de respect." continuait-il dans un souffle.

Il y eut un court moment de silence puis las, il continua :

"- Et je ne vois pas alors comment je pourrais vous confier l'éducation de ma fille si vous ne savez pas respecter nos usages."

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Je voyais bien qu'il cherchait encore quelques raisons désespérées pour me prendre en faute et éviter de m'embaucher.

Je décidais simplement de m'excuser :

"- Je regrette, Monsieur, je voulais pas vous manquer de respect. Je l'ignorais."

Il eut un petit éclat de rire comme pour lui-même, peut-être encore déstabilisé par mon attitude.

"- Savez-vous combien coûtent les enfants, Mademoiselle Prince ? Entre leur entretien et leur éducation ? Un bras ! Dieu me bénisse que je n'ai pas de femme à ajouter à l'addition, je serais ruiné !"

"- Je le sais, Monsieur. J'en suis parfaitement consciente." continuais-je d'une voix posée et compatissante.

Il me tournait toujours le dos comme si il était incapable de me faire face et il s'entêtait :

"- Ce sont les filles qui coûtent le plus cher" marmonnait-il encore la mâchoire serrée et le regard aigri. "Entre les robes, les chapeaux, les bas, les cahiers, les peintures, les toiles, les broderies, les fils en or ou en argent, ma bourse ressemble à un puits sans fond que jamais aucune heure de travail ne pourra combler !"

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"- C'est pour cela que je garde Adèle à la maison, ma rente ne suffit même pas à lui trouver une bonne place dans un pensionnat... encore moins à la présenter tous les mois dans le monde. Et c'est pour cela que je cherche une préceptrice... vous comprenez ?"

Je n'osais rien dire devant son réel désarroi.

"- Dans à peine dix ans, je veux qu'elle soit prête à se marier et qu'elle quitte ma maison. C'est tout."

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"- Vous devez me trouver bien insensible, n'est-ce pas ? Mais je n'ai pas le choix, je n'ai pas voulu garder cette enfant. Je le fais seulement par devoir et parce que j'en suis responsable."

Il poursuivit d'une voix monocorde dénué de tout sentiment :

"- Voilà ce que j'attend de vous, Mademoiselle Prince, que vous fassiez d'elle une parfaite épouse. Rien de plus. Si j'apprends d'une quelconque manière qu'elle se refuse à ce destin et que vous en êtes la cause, je devrais vous renvoyer."

 

Il mit sa phrase en suspens pour faire bien peser les termes du contrat sur lesquels il s'engageait avec moi.

 

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"-  Je ne vous le cache pas que j'aurais préféré une préceptrice plus âgée," marmonna t-il sans aucune expression . "Pas une toute jeune personne comme vous... et encore moins une américaine indépendante avec je ne sais quelles idées dans la tête !"

Ses paroles claquèrent comme un nouveau coup de semonce.

Mes mains serrèrent le taffetas de ma robe jusqu'à faire blanchir la jointure de mes mains paralysée par sa froideur.

Je frémissais sous son regard perdu redoutant encore ce qu'il allait dire, il était clair qu'il restait manifestement méfiant à mon sujet et clairement opposé au choix de Madame Fairfax, il continua d'une voix ferme :

" - Je ne tolérerais pas que vous montriez le mauvais exemple sous mon toit ou que vous apportez un regard nouveau sur la société à ma fille, Mademoiselle Prince. Laissez vos observations de côté où pour moi si vous avez envie d'en débattre, je serais toujours prêt à vous écouter si vous le souhaitez. En ce qui concerne Adèle, j'attend de vous une conduite exemplaire et irréprochable... Et ce point n'est pas négociable."

Il s'était, cette fois, retourné vers moi, donnant à sa phrase une profonde et intransigeante intensité plongeant ses yeux gris aciers dans les miens :

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"Avez-vous envisagé de sortir, Mademoiselle Prince avec des gens de votre âge ?" susurra-t'il d'une voix étrange tout en accrochant mon regard.

J'étais si surprise que je ne pouvais répondre, quasi tétanisée par son étrange question.

"- Avez-vous l'intention de sortir avec des gens de votre âge" répéta-t'il les dents serrés.

J'avais presque l'impression de sentir l'étau de ses mains sur me poignets tant il me barricadait de tout son corps.

Était-il question de ma liberté ou celle d'Adèle ?

Je me sentais soudain devenue prisonnière de mon rôle, mais à la fois incapable d'avoir la patience et la dévotion de Jane Eyre.

Devais-je crier haut et fort que j'étais une femme libre et qu'il n'avait pas à décider de mes faits et gestes et mettre un terme à toute cette farce ?

Mon esprit se concentra sur Monsieur Rochester. Ma recherche sur Jane Eyre.

1836. 

1836 ! me répétais-je en moi-même.

Il l'avait dit : tout cela n'avait rien de personnel... C'était une place pour laquelle il était tout bonnement extrêmement exigeant. Rien de plus.

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Mais Monsieur Rochester continuait sa litanie anxieuse, le visage livide :

"- Que ferais-je si vous avez des besoins, des dépenses et si vous envisagez de sortir comme toutes les jeunes filles de votre âge ? Croyez-vous que je pourrais subvenir à tout cela ?"

Mon long silence commençait par lui donner raison, et il était blême comme si il s'attendait à ce que je lui tienne tête et que je confirme ses craintes à mon sujet.

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 "- Je suis bien consciente de tous vos efforts, Monsieur. Mais n'ayez aucune inquiètude, je n'ai pas l'intention de vous demander quoique ce soit de plus." dis-je d'une voix blanche.

Avais-je vraiment dit cela ?

Même lui ni croyait pas. Je dus insister :

"J'ai à cœur de respecter toutes les règles de conduite que vous m'imposerez, Monsieur. Quant au salaire que vous me donnez, il suffit amplement à mes dépenses, rassurez-vous, je ne vous demanderais pas davantage d'argent sans que cela soit pleinement justifié."

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Il haussa un sourcil, et parut soudain amusé par mon effronterie malgré cette discussion plus que tendue :

"- Tiens donc et qu'est-ce qui justifierait que je vous paye plus s'il vous plait ?"

En un instant, il était devenu une autre personne et son visage taciturne était marqué maintenant d'un élégant sourire. Il me regardait avec curiosité et intérêt.

J'osais le regarder à mon tour, heureuse d'avoir capturé son attention.

"- Et bien, le compte de nouvelles heures de service, par exemple, si vous prolongez nos entretiens comme celui-ci, Monsieur." 

"- Comment !" dit-il en feignant d'être outré. "- Ses heures là ! Vous les compteriez à ma charge !"

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"- Et comment, Monsieur ! Où est donc mon temps de repos dans tout cela ?"

"- Vous ais-je laissé penser que vous étiez en service, là, Mademoiselle ?" continuait-il gouailleur.

"- Un peu, Monsieur. A force de me tenir droite, debout, les mains derrière le dos à vous écouter, j'en attrape des crampes. Je suppose que c'est bien signe que je suis en service, non ?"

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Il éclata d'un rire franc dégagé soudain de toutes ses préoccupations. Il me dévisageait d'un air narquois rejetant la tête en arrière, le visage rajeuni de dix ans, son air ténébreux et soucieux avait fait place à un faciès souriant et serein.

"- Relâchez-vous que diable." osa-t'il taquin.

Je lui souriais simplement en tentant une pose moins solennelle.

"- Voilà qui est mieux !" se lâcha-t'il à dire. 

Il me fixa un long moment silencieux, surpris par le grand sourire que je lui renvoyais.

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"C'est bien convenu entre nous, Mademoiselle Prince. Comme il n'est pas question que je vous paye des heures de service en plus, nos entretiens auront à l'avenir un caractère plus privé..."

Il me fixa de ses yeux gris acier comme si il attendait mon approbation.

"- Je crois qu'il sera plus raisonnable d'écourter nos conversations et d'aller seulement à l'essentiel, Monsieur." dis-je embarrassée.

Il me regarda fixement, presque flatté d'avoir réussi à me faire rougir.

"- Écourter nos conversations ! Allez à  l'essentiel !" reprenait-il avec emphase. "Non. Décidément. Non. J'aime beaucoup trop discuter avec vous, Mademoiselle. Vous êtes si... différente." 

Il eut un air entendu et rasséréné, il poursuivit comme si il établissait une liste :

"- Nous nous verrons dans le jardin, dans la Salle d'Apparat" dit-il soudain comme pour lui même. "Partout sauf dans le bureau, quand dîtes-vous ?"

J'étais si surprise par sa réaction enfantine que j'acquiesçais simplement.

"Comme vous voudrez, Monsieur."

Il me regarda fixement. 

"- Y a t'il quelque chose qui ne va pas ?" me dit-il soudain en me regardant attentivement. "- Vous avez une une petite ride qui se forme au-dessus de votre front... juste là ..."

Il se rapprochait de moi en l'indiquant du doigt.

"- Je crois déjà l'avoir aperçue la dernière fois quand vous étiez dans les bois... "

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Cette imprévisible candeur, cette  marque d'attention inattendue et sa soudaine proximité me déstabilisèrent d'un coup.

Il répéta :

"- Quelque chose ne va pas ?"

Je dus une nouvelle fois baisser la tête, fuir son regard avec de me lancer :

"- Et bien, je crois que nous n'avions pas fini notre conversation, Monsieur. Vous parlez de nos futurs entretiens mais je ne sais toujours pas si vous acceptez de m'engager comme préceptrice."

Il haussa les épaules :

"- Comment ça ?"

"- Et bien, oui, vous aviez l'air contrarié par cette nouvelle, et je ne sais plus du tout si vous voulez vraiment que je reste..."

 

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Il me dévisagea plongeant son regard dans le mien :

"- Et vous ? Avez-vous envie de rester ?"

Mon cœur fit un bond dans ma poitrine. J'avais encore cette impression étrange qu'il mettait un double-sens derrière ses paroles.

Rouge, je bafouillais :

"- Je vous l'ai dit, Monsieur, je serais ravie d'obtenir un...."

"- Salaire.... Oui. Oui, vous l'avez déjà dit." me coupa-t'il soudain.

De nouveau, il chercha mon regard me forçant à lever la tête vers lui et à le regarder.

"- Je vous demande autre chose, Elisabeth. Je vous demande si vous voulez rester ici à Thornfield avec Adèle et moi."

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 A suivre...

 

Posté par janesteward à 12:54 - LES HISTOIRES DE NAT - Commentaires [0] - Permalien [#]
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