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01 mars 2016

A la Recherche de Jane Eyre - Partie 5 -

Voulait-il dire rester à son service comme l'avait fait la dévouée Madame Fairfax ?

Je baissais la tête pour cacher mon visage de peur qu'il surprenne mon expression de consternation.

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Si j'avais été Jane Eyre, la proposition aurait été alléchante, un poste ad vitam eternam, payée, nourrie, logée, quelle proposition inespérée ! Seulement j'étais Elisabeth Prince, une jeune new-yorkaise prisonnière des affres du temps et je n'avais certainement pas envie de rester bloquée à cette époque même pour les beaux yeux de son propriétaire !

Seulement Monsieur Rochester ignorait ce détail. Devais-je le lui dire ?

"- Vous ne pouvez pas, n'est-ce pas" me dit-il soudain.

Je sursautais. Combien de temps s'était-il donc passé ?

Son regard était sur moi et cette fois c'était lui qui avait ce petit pli de contrariété sur le front.

"- Vous ne pouvez pas" répéta-t'il en me détaillant longuement.

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"- Votre silence en dit long."

Il se détourna le regard sombre en claquant les talons comme si il était de plus en plus irrité par mon silence. Il bougonna.

"- Je m'en doutais. Vous n'êtes pas libre de vos décisions, n'est-ce pas ?"

J'étais incapable de lui répondre tiraillée entre mensonge et vérité.

Je voyais bien qu'il semblait torturé par le mystère que je mettais malgré moi dans mes hésitations.

"- Je peux rester" dis-je simplement en optant pour la franchise."- Un certain temps."

Il se retourna comme si il était furieux, je ne comprenais pas qu'il soit aussi si bouleversé par ma réponse.

"- Un certain temps ? Qu'est-ce que cela veut-dire ?" marmonna-t'il. "- Le temps qu'Adèle et moi apprenions à ne plus nous passer de vous, le temps que nous nous habituions à votre présence puis que vous vous décidiez à partir ?"

"- Je ne sais pas Monsieur, le temps que vous voudrez, je suppose."

Il me regarda fixement, surpris par ma réponse.

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"- Avez-vous un cœur, Mademoiselle Prince ?" me dit-il soudain en accrochant mon regard au sien.

"- Oui comme vous Monsieur" dis-je seulement.

"- C'est étrange. Vous ne semblez pas en avoir."

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 J'affrontais son regard pensif tout en cherchant à me justifier :

"- C'est seulement que je ne mélange pas devoirs et sentiments, Monsieur. Je pense que je ne ferais pas bien mon travail si je me laissais aller à la sensiblerie. Toutefois je peux vous affirmer que j'ai déjà beaucoup d'affection pour votre fille et si un jour je dois partir et exercer un autre travail ailleurs, je ne manquerais pas de prendre toutes les précautions nécessaires pour qu'elle n'en souffre pas. Mais je regrette, je ne présume jamais de mon destin, Monsieur, c'est tout. Personne ne sait à l'avance de quoi demain sera fait."

"- Tiens donc !" me dit-il agacé tout en levant les yeux au ciel comme si il ne croyait absolument pas à ce que je disais.

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Il eut un long silence, pendant lequel il fit quelques pas dans la pièce jusqu'à ce qu'il revienne vers moi avec un air triomphant.

"- Puis-je comprendre alors que si rien ne vous oblige à partir, vous resterez ?"

"- Oui, Monsieur, effectivement. Si rien ne m'oblige à partir, je resterais."

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Jamais regard et yeux ne furent alors si expressifs : la lueur d'espoir, de bonheur que je lus à cet instant dans les yeux de Monsieur Rochester fut indescriptible. C'était comme si j'avais ôté de ses épaules le poids de toute sa solitude en deux secondes, comme si je lui avais dit, oui, pour rester à ses côtés, pour toute ma vie. C'était une impression étrange de s'être promis l'un à l'autre sans l'avoir fait. Je venais de lui assurer qu'il pouvait compter sur ma présence et rien ne semblait  lui faire plus plaisir que cela.

Tel un enfant il énuméra alors les avantages de ce nouvel engagement.

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"- Vous serez donc à Thornfield à chaque fois que je reviendrais de mes voyages ! Nous pourrons discuter ensemble de l'éducation d'Adèle, vous me parlerez de ces progrès ou de ses difficultés. J'aimerais aussi vous entendre me raconter votre vie de tous les jours, tout simplement et, ce que vous avez fait aussi. Je suis sûre que vous tenez un journal, n'est-ce pas ?"

Je rougissais. Comment un inconnu pouvait-il aussi bien me cerner ?

"- Et bien oui, Monsieur, j'ai pris l'habitude de prendre quelques notes sur mes journées et celle d'Adèle, j'y ajoute aussi les rituels de la maison, quelques croquis, une éphéméride serait le juste mot ..."

Son visage s'éclaira d'un sourire éclatant :

"- Il y a tant de choses à partager avec vous, Mademoiselle Prince. Je m'en réjouis d'avance, vous êtes un rayon de soleil dans cette maison. Mon rayon de soleil, en tout cas."

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J'eus un nouveau pincement au cœur, ses compliments étaient si touchants, si simples, si irrésistibles. Comment ne pas tomber sous le charme de cet homme si attendrissant avec tous ces changements d'humeur.

Je me laissais aller à le regarder. Il n'avait rien de l'homme idéal, il était trop vieux, trop grincheux, trop lunatique. Bien bâti, d'une haute stature, sa carrure était bien trop large, ses mains bien trop grandes, son visage carré bien trop sévère, seuls ses yeux me fascinaient, ils avaient l'allure d'une mer grise tantôt battus et agités par la tempête, et tantôt d'un calme absolu.

Étrangement je m'apercevais que les secondes avec lui semblaient s'être suspendues au rythme de ses paroles comme si le temps s'était arrêté.

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Je ne comptais plus mes heures, je l'écoutais, je le regardais, j'étais bien avec lui, et je voulais que ce sentiment d'éternité ne prenne jamais fin. 

Je ne me souviens plus quand nous avions passé du bureau, au couloir, et du couloir au pas de ma porte de chambre, il m'avait accompagné en me tirant par le bras comme un enfant bavard.

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"- J'ai hâte que vous me parliez des progrès d'Adèle, Mademoiselle Prince mais aussi de vous. Je suis sûr que votre histoire est passionnante et je me réjouis d'avance de l'entendre, vous m'avez l'air d'avoir naturellement des talents de narratrice."

Je m'adossais au chambranle de la porte de ma chambre consciente que Monsieur Rochester m'avait amené jusque là.

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J'avais l'impression qu'il me volait des cours moments d'intimité comme pour chercher à se rapprocher de moi mais avec la plus grande courtoisie du monde, mine de rien. Dans ses yeux, c'était comme si, il voulait me voir partout ailleurs sauf à ma place de gouvernante.

Là à l'instant même, il était bien trop proche de moi.

Jamais un homme de cette époque aurait pu avoir l'audace de suivre une dame jusqu'au pas de sa chambre et pourtant il l'avait fait, comme un mari. Je frissonnais.

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C'était cela que je voyais dans ces yeux, dans la façon qu'il avait de me regarder : j'étais la femme et la compagne qu'il voulait pour lui, et par je ne sais quel mystère, qu'il se refusait d'avoir. Je ressentais cette barrière entre nous, qui l'empêchait de m'avouer ses sentiments, mais j'étais sûre qu'il avait de l'attirance pour moi. Cela se voyait dans chacun de ses regards qu'il portait sur moi : Ses yeux étaient comme de savantes caresses délicates et attentionnées, ses gestes, des multitudes marques de bienveillance, ses sourires, des déclarations et sa voix douce et chaude était comme une brûlante proclamation de son amour naissant.

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Mon cœur battait au rythme de sa danse et me faisait fondre doucement, tout doucement, j'aimais cette séduction simple, respectueuse, excessivement maniérée. Il me semblait que Monsieur Rochester en jouait aussi. Peut-être avais-je le regard illuminé comme lui, les joues rosies par ses compliments, sa présence et mon relâchement soudain l'emmenait lui aussi à se laisser aller à une certaine douceur. Peut-être aussi que l'obscurité qui envahissait le corridor, le silence, le fait que nous n'aurions pas dû être là ensemble, privilégiait ce moment. Et ni lui ni moi n'avions envie de mettre un terme à cette harmonie.

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"- Demain promettez-moi que nous irons ensemble, Vous, Adèle et moi, faire un tour dans le jardin, vous me parlerez de ce que vous comptez lui enseigner."

"- Comme vous voudrez, Monsieur. Ses cours pratiques se terminent vers midi mais Adèle dispose de toute ses après-midis."

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"- Parfait." se contenta de dire Monsieur Rochester avec un grand sourire. 

Comme il ne partait pas, je me risquais une nouvelle fois à lui demander :

"- Dois-je comprendre cette fois que vous m'employez, Monsieur ?" lui demandais-je d'une voix légèrement nouée.

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"- Oui, cette fois vous pouvez, Mademoiselle Prince. Vous pouvez."

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Et comme un tigre, il se faufila dans l'ombre me laissant seule. J'entrais dans ma chambre le coeur encore battant.

Il devait être tard car je n'avais pas entendu un seul bruit venant des chambres attenantes.

Seule la lumière de la cheminée éclairait la pièce et l'ombre des meubles semblaient danser autour de moi.

Je me hâtais de me déshabiller, de faire ma toilette et d'enfiler ma grossière chemise de nuit en lin.

Le froid était maintenant saisissant, j'avais hâte de me mettre au lit. Au moment où je tirais les couvertures, je fus soudain alertée par un bruit venant de l'extérieur. Manifestement un équipage arrivait dans la cour.

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C'était étonnant, ni Monsieur Rochester ni Madame Fairfax n'avait mentionné des visiteurs. Je haussais les épaules, j'aurais certainement l'information demain. Il était trop tard pour jouer les curieuses.

Je me glissais dans mon grand lit froid et m'endormais assez vite d'un sommeil lourd.

Mes rêves étaient toujours agités et il m'arrivait de me réveiller en plein milieu de la nuit à cause d'un cauchemar mais cette fois-ci, je savais que ce n'était pas la même chose.

Je me redressais d'un bond tremblante.

Le bruit d'une déflagration brève suivi d'une autre me fit comprendre qu'il se passait quelque chose de grave. Je n'avais jamais entendu un coup de feu de ma vie mais le son était suffisamment caractéristique pour le reconnaître.

Je m'étais à peine interrogée sur cette détonation que quelqu'un frappait doucement à ma porte. J'eus à peine le temps de sortir de mon lit que je reconnus la haute silhouette de Monsieur Rochester qui pénétrait dans ma chambre.

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"- Elisabeth..." commença-t'il d'une voix étouffée. "- J'ai besoin de savoir si je peux avoir toute votre confiance."

"- Mon Dieu, oui Monsieur. Que s'est-il passé ?"

Ses yeux avaient de nouveau pris cette teinte grise sombre qui montrait combien il était préoccupé.

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"- Venez, je vous en prie, et ne me posez aucune question, s'il vous plait."

La suite se passa dans un silence lourd et pesant. Monsieur Rochester m'avait précédé tout le long de l'immense corridor puis il avait pris l'escalier et était entré dans la grande salle à grandes enjambées. Je m'efforçais de courir pour ne pas le retarder. 

Immédiatement mes yeux se posèrent sur le corps à l'apparence humaine qui gisait sur l'un des divans du grand salon.

Je frissonnais à l'idée qu'il pouvait être mort.

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Sans vraiment me laisser le temps de faire marche arrière, je suivais Monsieur Rochester jusqu'au canapé.

"- Richard. Richard vous m'entendez."  commença le châtelain en posant une large main sur l'épaule de l'homme.

Je fus heureuse de voir que le dénommé Richard bougeât encore, il remuait légèrement la tête en guise de réponse. 

"- Elisabeth et moi allons vous aider à vous amener à l'étage, les chambres sont là-haut. Cela sera un peu douloureux mais nous allons faire le plus doucement possible."

Monsieur Rochester me dévisagea conscient que cette singulière situation m'affectait.

"- N'est-ce pas Elisabeth ?" me demanda-t'il doucement.

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Je lui répondais juste par un hochement de tête et un faible sourire un peu émue par la situation.

A notre approche le jeune homme avait tenté de se redresser, chancelant, il essayait même de se lever, le visage grimaçante de douleur. J'étais tétanisée par la situation, ne sachant pas exactement, quel rôle je devais jouer.

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Monsieur Rochester me fit un petit sourire puis il chercha à ce que je me concentre uniquement sur l'aide que je devais apporter au jeune homme : il avait vu que je tremblais malgré moi comme une feuille.

"- Allons-y, Elisabeth." me stimula-t'il vivement. "Je vais soutenir Richard par la taille tandis qu'il s'accrochera à votre épaule, d'accord ?"

Je lui fis un nouveau signe de tête, incapable de parler.

"- Vous entendez Richard. Agrippez-vous à Elisabeth autant que vous pouvez."

Le jeune homme eut un grognement en guise de réponse.

"- Je vais essayer de me débrouiller" tenta-t'il de dire avec un fort accent.

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"- C'est de la folie, Richard. Un geste de trop et vous ne passerez pas la nuit !"

En moins de deux secondes, Monsieur Rochester l'avait saisit par la taille tandis que que je m'approchais de lui pour qu'il entoure mes épaules. Tremblante, je constatais qu'une énorme tâche de sang brunissait son torse.

"Richard avait été touché par une balle !" constatais-je en moi-même réprimant toute surprise sur mon visage. Mais qui avait pu donc tirer au beau milieu de la nuit ? Et pourquoi Monsieur Rochester m'avait-il demandé de ne pas lui poser de questions ? Quel secret cachait-il donc ?

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Un flot d'interrogations bombardait mon cerveau à une vitesse insoutenable mais je n'eus pas le loisir d'essayer d'y répondre ou même d'avoir une quelconque théorie car déjà Monsieur Rochester m'indiquait la porte d'un regard assombri.

Avec toute la délicatesse possible, nous montâmes l'escalier jusqu'à la chambre la plus proche, c'était celle de Monsieur Rochester ! Le manoir comptait une dizaine de chambres inoccupées, elles s'étendaient tout le long du couloir les unes à la suite des autres dans l'aile gauche, et il y séjournait seul.

Personne n'avait le droit de traverser cette aile sans sa permission. Je ne comptais plus le nombre de fois où Madame Fairfax m'avait prévenu.

Malgré moi, je regardais la chambre spacieuse du Maître de maison décorée sobrement et j'appréciais le choix de la grande armoire à deux battants de chêne sombre, le coffre de bois ouvragé, et la haute cheminée.

Monsieur Rochester déposa Le dénommé Richard sur son lit, et je l'aidais en soulevant les jambes du jeune homme.

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Une fois assuré que le jeune Richard soit installé au mieux, il se tourna vers moi :

"- J'ai besoin de vous pour que vous restiez avec lui, Elisabeth, le temps que j'aille chercher le médecin. Veillez sur lui, parlez lui, veillez à ce qu'il ne s'endorme pas."

Il chercha quelque chose dans sa table de chevet et me le présenta:

"Ce sont des sels, tenez-le éveillé avec cela, en les passant sous son nez si vous voyez qu'il flanche. C'est un mixture qui a fait ces preuves, elle réveillerait un mort" osa-t'il plaisanter.

Il m'envoya un regard appuyé plein de gratitude malgré sa raideur, je reconnaissais entre mille les marques de la contrariété juste en détaillant les traits de son visage et sa mâchoire serrée.

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Pouvait-il être responsable ?

Richard ne manifestait pas d'animosité à son égard, bien au contraire, il était calme et docile avec Monsieur Rochester ce qui écartait donc immédiatement le châtelain de la liste des suspects.

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Sans cérémonie, Monsieur Rochester tira un pantalon bien rangé sur sa chaise qu'il enfila rapidement sur son sous-vêtement, se munit d'une lourde redingote grise, puis chaussa ses hautes bottes.

"Je n'en ai pas pour longtemps. Eclair est un puissant cheval, j'aurais rejoint la ville aussi rapidement qu'il soit possible. Tenez bon."

Monsieur Rochester devait voir que je cherchais à comprendre ces singulières circonstances car je restais pensive. Il prit un court instant pour revenir vers moi et me saisir les bras, il avait un léger sourire :

"- Merci Elisabeth. Merci énormément." 

Je sentis la pression de ses doigts dans ma chair.

"- Je sais que je vous en demande beaucoup mais votre rôle est indispensable. Personne ne viendra ici jusqu'à mon retour. Restez silencieuse, je vous en prie.  Ni Madame Fairfax ni qui que ce soit d'autre ne doit être au courant de cet incident. Si toutefois quelqu'un passe dans le couloir restez discrète. C'est entendu ?"

Je ne pus qu'hocher la tête positivement car déjà il était parti.

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Les heures furent longues. Je m'efforçais de maintenir le blessé éveillé comme me l'avait demandé Monsieur Rochester. Je pus noter qu'il avait un fort accent étranger et une couleur de peau plus marquée, il m'informa qu'il venait de la Jamaïque et qu'il était là pour affaires.

 Je n'en sus pas davantage, il avait manifestement lui aussi reçu des consignes de Monsieur Rochester et il ne voulait trahir aucun secret.

Tout se bousculait dans ma tête.

Peut-être que c'était un échange qui avait mal tourné ?

Peut-être que Richard et Monsieur Rochester faisait de la contrebande de rhum ou de café ?

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A part savoir que Richard s'appelait Mason et qu'il possédait une plantation là-bas au même titre que Monsieur Rochester et qu'il l'avait connu là-bàs, je n'en sus pas davantage.

Pas plus non plus quand le médecin arriva.

Monsieur Rochester s'empressa de me prendre la main et de me conduire hors de la pièce m'entrainant vers ma chambre.

Nous longeâmes en silence le long corridor vers l'aile droite du château. Puis sans faire de bruit, il ouvrit la porte de ma chambre avec d'infimes précautions puis me poussa gentillement à l'intérieur, tout restant sur le pas de la porte

Il me dominait de toute sa taille et je pouvais presque sentir les battements de son cœur tant il était proche.

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"- Le médecin va s'occuper de lui maintenant, vous n'avez plus rien à craindre. Richard quittera Thornfield dès qu'il ira mieux et poursuivra sa convalescence dans une chambre en ville, loin de toutes inquiètudes." commença-t'il pour me rassurer d'une voix douce.

Je baissais juste la tête en guise d'acquiescement. 

A l'extérieur, le chant du coq  nous ramena soudain à la froide réalité, à l'heure matinale qu'il devait être, à cette terrifiante nuit qui nous avaient maintenus tous les deux éveillés. Ses yeux prirent l'aspect d'un ciel tourmenté, et je pris conscience qu'il était encore au coeur d'une de ses tempêtes intérieures.

Il trembla, pinça la bouche, serra la machoire, bougonna :

" - Sa présence n'est aucunement désiré ici et elle ne fait qu'envenimer les choses. J'ai beau lui dire... mais il est aussi têtu qu'une mule. Cette fois, il en sera convaincu... Il ne peut en être autrement... Il ne reviendra plus... Elle va le tuer sinon..." marmonnait-il encore avec le regard d'un fou. 

Je pus voir un instant son regard gris se teindre d'un profond désespoir et discerner même les affres d'une profonde douleur qui semblait vouloir emporter sa raison. Mais l'instant fut de brève durée, aussi subitement qu'il était parti à l'intérieur de lui-même, il revint à l'instant présent, à moi, et son empathie reprit le dessus.

"- Je suis désolé d'avoir interrompu votre sommeil. Je suis désolé de vous avoir fait participé à tout cela, mais sans vous, qu'aurais-je pu faire, ma fidèle amie. Je sais que je peux au moins compter sur vous, n'est-ce pas ? Il est temps de reprendre le court normal de cette nuit. Il vous reste si peu de temps à vous reposer. Recouchez-vous maintenant."

Mais de qui avait-il parlé ? Qui aurait pu vouloir tuer Richard Mason ?

Je le fixais essayant de l'interroger mais il semblait avoir oublié ses propres mots et rien ne comptait plus que ses marques de bienveillance à mon encontre.

Je frissonnais m'appercevant que ma lourde chemise de nuit en lin n'avait pas suffit à vaincre le froid. J'éternuais.

"- Venez-là" me dit soudainement Monsieur Rochester en me prenant contre toute attente dans ces bras.

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Il me tint serrée contre lui pendant cinq bonnes minutes jusqu'à ce que sa chaleur m'innonde toute entière.

"- Vous voilà un peu réchauffée. Je m'en voudrais si vous tombiez malade à cause de moi."

Il me détailla et s’aperçut que j'étais sortie pieds nus.

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"- Qu'ais-je fait Elisabeth..." râla-t'il soudain.

"- Pourquoi vous avoir mis dans une situation comme celle là..."

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De nouveau sans que je puisse dire quoique que ce soit, il me souleva dans ses bras .

"- Je vous emmène jusqu'à votre lit." me dit-il doucement. "- Soyez tranquille, c'est fini."

Je me pressais contre lui appréciant l'intimité de cet instant, le froid m'avait glacé sans que je m'en rende compte, je grelottais, malgré moi. Le contre coup de toute cette histoire sans doute.

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"- Là. Réchauffez-vous et ne bougez plus maintenant." me dit-il d'un ton quasi paternel en me tenant dans ses bras. "- Tout va bien, vous avez été très courageuse."

Avec délicatesse il me déposa sur le lit et me recouvrit immédiatement cherchant même à me réchauffer à s'asseyant près de moi.

L'instant ne dura pourtant que quelques minutes déjà il se levait.

"- Bonne nuit, Elisabeth." me dit-il doucement. "- Merci de ne rien dire à Madame Fairfax."

Il baissait la tête et son dos était courbé sous le poids d'un secret qu'il ne souhaitait pas encore partager.

Je le rattrapais par la main.

"- Edward... Vous pouvez me parler, vous le savez. Vous avez l'air d'être si malheureux. Dîtes moi comment je peux vous aider."

Il plongea ses yeux dans les miens tout en reprenant ma main dans les siennes, il était manifestement touché par mon geste. Ses yeux avaient pris un éclat ardent, comme une fièvre soudaine qui venait de s'éveiller. J'eus un instant, le souffle court.

"- Elisabeth." murmura-t'il intensément. "-  Je ne peux pas décemment partager  mes ennuis avec vous. A quoi cela servirait-il que nous soyons deux à nous ronger les sangs.  Votre présence est déjà pour moi une réelle bénédiction, une planche de salut, un sauf-conduit. Soyez assurée que vous faites déjà beaucoup."

J'avais senti la pression de ses doigts dans les miens jusqu'à ce que ses larges mains les enveloppent entièrement.

Son regard soutenu me traversa toute entière.

 

rochester

 

"- A demain" me dit-il simplement avant de quitter ma chambre.

Le silence envahit la pièce et je me surpris à suivre le bruit de ses pas jusqu'à ce que je ne les entendissent plus.

Cette nuit avait été particulière. Cela avait été le théâtre d'un nouveau huis clos. Un moment étrange où Monsieur Rochester s'était encore une nouvelle fois montré sans aucun artifice. Il s'était livré tout entier offrant sa fragilité et ses craintes sans penser à donner la meilleure image de lui et je me surprenais à apprécier son intégrité. J'esquivais consciemment l'extrême délicatesse qu'il avait eu pour moi, sa sollicitude, sa douceur et ses touchantes attentions comme l'ardente flamme que j'avais vu briller dans ces yeux lorsqu'il avait prononcer mon prénom.  

Cette nuit là, je trouvais le sommeil difficilement.

 

A SUIVRE...

Posté par janesteward à 19:08 - LES HISTOIRES DE NAT - Commentaires [0] - Permalien [#]
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